L’invention de la photographie est d’emblée placée sous le signe de la mort et de la mélancolie, en ce sens que la photographie nous montre ce qui ne sera jamais plus, le visage de ma mère adolescente, moi-même enfant, une fleur qui vient de s’ouvrir etc… Historiquement, c’est en 1840 qu’Hippolyte Bayard réalise son autoportrait en noyé pour lequel il pose les yeux fermés pendant plusieurs minutes. Cette photographie est réalisée dans un contexte précis. H. Bayard non content que son procédé technique ai été écarté au profit du daguerréotype, réalise cette prise de vue afin de prouver la capacité descriptive de son invention ; par l’utilisation d’une fiction dans laquelle il met en scène sa propre mort. Près de 150 années plus tard, en 1988, Robert Mapplethorpe atteint du sida réalise son ultime autoportrait. Quelques mois avant de mourir il regarde la mort en face, les yeux ouverts, cloué vivant devant sa propre mort. 

Mais si  nous pouvons envisager la photographie comme memento mori, ce n’est pas uniquement parce qu’elle représente symboliquement la mort dans des mises en scène ou dans des photographies de reportage nous montrant des fusillés, mais en tant que la photographie de manière plus diffuse rappelle aux hommes qu’ils sont mortels. En 1973, dans son ouvrage sur la photographie, Susan Sontag affirmait que :

"Toutes les photographies sont des memento mori. Prendre un cliché
c'est participer à la vulnérabilité, à la nature instable et mortelle
d'un être ou d'une chose. En découpant dans le vif et en gelant
l'instant qui passe, chaque photographie porte témoignage de la fuite
impitoyable du temps." 


Les photographies regroupées dans l’agencement “memento mori” possède cette qualité d’« immobilité vive », évoquée par Roland Barthes. Face à une photographie, nous sommes face à une immobilité, chose assez rare puisque tout bouge continuellement autour de nous et que le mode dominant des images passe par le mouvement. La photographie se situe en retrait de ce temps qui – tel un fleuve – s ‘écoule en nous emportant. 

Immobilité, arrêt, silence, autant de mots qui gravitent autour de la notion de mort et viennent compléter les notions d’ombres, de reflets et d’empreintes si souvent analysées par les commentateurs de la photographie, notions qui convoquent le mélange de présence-absence, d’être et de non-être si caractéristique de la photo. La photographie est ici considérée comme un "moment" figé, immobile, ne recherchant pas à retranscrire une illusion de la vie, mais montrant celle-ci dans une distance figée, comme embaumée. La photographie fixe cette « évidence mélancolique de l’être présent sous la forme d’un devenir » qu’évoquait Jean-Christophe Bailly lors d’une récente conférence intitulée « le furtif et le suspens ». 

Expositions : 
Espace d’Art contemporain André Malraux de Colmar, 2010
Kunstverein Freiburg, 2010
CCF, Timisoara, 2011

Blog : http://anneimmele.blogspot.com



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