anne immelé Bourse du Ceaac 2003
texte de Paul Guérin
Découvertes au fil des pages d’un livre* ou sur les cimaises d’une exposition, les photographies d’Anne Immelé manifestent la singularité d’un regard, porté tour à tour sur des paysages, des bâtiments ou des personnes, et, présentées « sans titre » mais intentionnellement rapprochées sur deux pages voisines ou par une faible distance d’accrochage de leurs cadres, elles posent silencieusement la question du lien quelque peu secret instauré ainsi entre elles par-dessus ce qui s’éprouve comme de trop apparentes dissemblances ou ressemblances de leurs contenus.
Ces petits ensembles, aux formats rigoureusement identiques, en noir et blanc et, plus récemment, en couleur, confrontent volontiers tantôt un corps cadré de très près et un paysage dont la composition nécessite « naturellement » une plus grande distance, tantôt un lieu désert et un autre peuplé de quelques personnes, ou encore un site en plein air et l’intérieur d’un édifice... Ces oppositions de motifs - sans lesquelles la simple variété de ces images, faites dans l’entourage humain ou quotidien de l’artiste comme lors de résidences de celle-ci à l’étranger, aurait quelque chose d’un album personnel, d’un journal de voyage - n’articulent pas davantage les moments d’une fiction ou d’un événement que la conjonction des deux vues de tas de neige déblayée ne peut être naïvement prise pour l’examen approfondi du même objet ou relever de l’esthétique des « études de matière ».
C’est dans la teneur visible et surtout dans les décisions de nature proprement artistique (de prise de vue, de tirage, de choix du papier...) ayant déterminé ces juxtapositions d’images que se laissent entre-voir les traces du regard d’Anne Immelé.
L’identité des formats de ces photographies rend tout d’abord sensible une alternance de proximité puis de distance avec le motif, selon la nature de celui-ci, qui semble animer ce regard comme une sorte de discrète respiration. Ensuite, à plusieurs reprises, ces clichés ont retenu l’image d’une accumulation : celle d’un tas d’une substance peu identifiable, dans un dépôt en sous-sol, proche de celle d’une grappe de ballons; celle d’un amas de neige. Le regard d’Anne Immelé a saisi ces accumulations dans un état transitoire: si la neige déblayée après sa chute commence à fondre dans une rue asséchée, sous un ciel plus ensoleillé, les ballons sont-ils les préparatifs ou les restes d’une fête ? Si une image filmique peut laisser pressentir en elle la pression de son hors-champ, ces photographies suggèrent alors ce que l’on pourrait appeler leur hors-instant, particulièrement sensible à la vue de ce personnage étendu dont on ne saura jamais rien du mot ou de la circonstance qui viennent de provoquer l’éclat de rire qu’il cache de sa main. Cette dissimulation du visage par un corps qui laisse voir sa chair nue n’est pas sans rapport avec un trait commun à plusieurs prises de vue dans lesquelles un accès dégagé à la visibilité vient buter sur ce qui mettra un terme au parcours de la vision: c’est le cas pour cette piste de parking souterrain entourée de murs, fermée par une porte close et surplombée de fines clôtures mais aussi pour cette photographie au bord de l’eau où les lignes obliques des collines, des berges de la rivière et du chemin viennent - cette fois plus doucement - conclure le paysage sur l’image d’un homme et d’un enfant.
Cette mise en relation d’un paysage avec un personnage trouve une autre modulation significative du regard de l’artiste dans la juxtaposition d’un buste d’une jeune femme, sur la joue de laquelle semble passer une discrète rougeur, avec l’élévation, à la lisière d’une vallée, d’un flanc de montagne auquel est venue s’accrocher une nappe de brume, comme si une fugitive intensité du visible avait transité d’une image à l’autre pour affecter - d’une légère vapeur d’eau et non plus d’un afflux de sang - la physionomie du paysage.
Il se dégage ainsi l’hypothèse que l’art d’Anne Immelé ne réside pas dans la culture talentueuse de genres photographiques habituellement distincts mais dans le subtil effacement de leur différence à la surface même du réel. En effet, deux photographies couleur rapprochent encore plus suggestivement le portrait et le paysage. Dans l’une s’impose sur presque tout le champ de l’image la présence d’un enfant, massive comme l’était dans d’autres clichés le relief d’une montagne; son visage est parsemé de taches de rousseur et son regard, pour l’une des rares fois dans l’ensemble des portraits, soutient jusqu’à l’éclipser dans notre esprit celui de la photographe. Dans l’autre, c’est le paysage qui, grâce à son reflet dans une étendue d’eau calme, semble avoir pris à sa charge la production de son image, disputant ce privilège à l’oeil des humains qui n’apparaissent plus que comme de minuscules silhouettes disséminées le long d’un sentier. Le regard d’Anne Immelé s’est alors retiré dans le même mouvement où il s’affirmait par le contenu et la composition de ces images qui ouvrent ainsi accès à une intimité du voir et, pour reprendre la belle formule de Jean-Luc Nancy, donnent à partager « l’incertitude d’une pensée prise dans ce grain et dans ce grisé lumineux d’un papier devenu indiscernablement (...) celui de la photographie et le fond même de notre rétine. »
* Anne Immelé, Jean-Luc Nancy, WIR, Filigranes Editions, 2003
Paul Guérin