Texte de présentation de l'exposition  S i l e n c e  à  Institut français de Stuttgart
par Michel Griscelli, conseiller aux arts plastiques de la DRAC Rhône-Alpes



lundi 10 novembre 2003 Institut français de Stuttgart



« Tout paysage, nous ont appris les géographes et les anthropologues, est un environnement modulé et façonné par l'homme, plus ou moins sauvage ou domestiqué mais qui porte presque invariablement en lui les traces de l'activité humaine, contenues et visibles dans la disposition des terres cultivées, des voies de circulation, des diverses constructions, autant d'éléments constitutifs d'un certain "décor" ou d'un certain "cadre". La virginité du paysage n'existe pas, la belle contrée chère à Piero Camporesi est pensée par l'homme qui l'occupe, l'entretient ou la meurtrit mais toujours la transforme, parfois l'artialise. L'homme est donc au cœur de la matière-paysage comme il se situe, en un certain sens, à l'origine, à la  provenance de l'image qu'il produit. 

Quelle que soit sa nature ou son statut, l'image est ce par quoi l'homme apprend, informe et transmet. La virginité de l'image n'existe pas, ne serait ce que parce que l'image peut revêtir les caractères d'un objet : objet artistique ou de connaissance, de contemplation, de réflexion, de spéculations et d'indignation mais toujours objet fait de la main de l'homme, créé avec ou par son regard, chargé d'histoire et fortement ancré dans la mémoire collective. 

Pasolini, tout au long de ses films, n'a eu de cesse d'aborder cette question de l'homme et du paysage, de leur image contaminée par le regard. Il disait ne pas aimer les matériaux vierges, ni dans la littérature ni au cinéma, pas plus que dans sa peinture. S'il accordait à l'image cinématographique cette propriété (comparativement au langage poétique), c'était aussitôt pour considérer que cela la rendait à ses yeux inutilisable en tant que telle. Toute sa vision esthétique reposait sur la volonté de transfigurer le trop simple cadrage en image à la texture picturale, allant jusqu'à se considérer lui-même comme une sorte de peintre qui se situerait dans la droite lignée de Giotto et Masaccio (cf. Accattone, Oedipe roi, Mamma Roma) : ici s'exprimait, selon ses propres mots, le désir d'un "retour aux origines jusqu'à retrouver dans les moyens techniques du cinéma l'originaire qualité onirique, barbare, irrégulière, agressive, visionnaire" de la peinture (Empirismo eretico, 1977). A propos de Mamma Roma, il confiait en 1962 : "Je ne peux pas être impressionniste. J'aime le fond, pas le paysage. Une silhouette en mouvement sur un retable est quelque chose d'inconcevable. Je déteste le fait que les silhouettes soient en mouvement. Par conséquent, aucun de mes cadrages ne peut commencer par le "champ", c'est-à-dire par le paysage vide. Il y aura toujours, aussi minuscule soit-il, un personnage. Minuscule pendant un temps très bref, car je crie aussitôt au fidèle Dalli Colli de placer le soixante-quinze : alors je vais sur la silhouette : un visage en détail. Et, derrière le fond, le fond, jamais le paysage. Les capharnaüms, les jardins de Getsemani, les déserts, le ciel nuageux…. Au fond le cinéma n'est qu'une question de soleil".

Dans les photographies d'Anne Immelé, tout procède à l'inverse de ce plan uniforme sur lequel se détachent les figures, tout est question de vide saisi comme support de blancheur plus que de lumière, révélateur de sites naturels et urbains dans lesquels la présence de l'homme semble être continûment différée, remise à un autre temps, à un autre lieu aussi : celui du portrait (au sens psychologique plus qu'artistique du terme) qui dès lors la fait advenir et s'imposer dans sa proximité avec le paysage qui constitue son pendant, composant ainsi sur le mur des suites d'images alternées, corrélatives, des séquences plutôt que des séries: visages/paysage. Silences. Ailleurs, le corps s'offre très peu à voir, sinon dans un rapport d'échelle et de coloration qui le discrédite, le relègue dans l'ombre, le voile ou bien encore l'absorbe sans qu'il disparaisse tout à fait. L'architecture donne la mesure de l'homme et seule témoigne que le vide alentour est bel et bien habité, occupé. 

Rien pourtant ne peut ni ne doit bouger, au risque de se rompre, dans ces retraites du monde qu'aucune séduction de la vue ne vient distraire, en proie à l'immobilité des surfaces, des étendues, des parois, des plans d'eau qui ont pour équivalents les plages d'ombre, des réseaux de lignes végétales dont les prolongements vont rejoindre le dessin d'un marquage au sol. Aucune volonté de témoigner ne transparaît dans ces images anti-rhétoriques, anti-spectaculaires, tandis que persiste et s'affirme avec insistance, chez le photographe, la nécessité d'aller au plus profond de soi dans l'observation attentive des choses et des êtres, dans le gain de leur apparence anonyme et dans l'abandon de leur identité, en un mouvement de retour opéré dans son propre passé, mouvement qui n'est pas repliement ni non plus tentative de s'approprier ou d'apprivoiser ce qui est vu, mais peut-être, en toute conscience, de (se) comprendre.

Dans une lettre à Clara datée du 13 octobre 1907, Rilke parle de l'extraordinaire disponibilité de Cézanne face à ce qu'il peint, de son ouverture aux choses qui lui fait assimiler dans son travail la chose même, non son évocation ou les sentiments qu'elle lui inspire, laissant à distance "l'excès de sa présence" pour mieux faire corps avec elle dans le tableau. Face au paysage, Rilke distingue l'œil atmosphérique sensible à la poésie des éléments, à leur puissance d'émotion, du regard intérieur capable non de représenter, mais de transférer en soi l'amour ressenti devant la nature pour la rendre telle qu'elle n'est pas, pour la dire -non la montrer- après l'avoir intégrée.

Ce transfert de l'extérieur vers l'intérieur, cette équation dedans de soi / dehors du monde sont une seule et même forme de recueillement, de re-connaissance perceptible dans les photographies d'Anne Immelé : on y pressent que la mémoire des lieux est celle du photographe, non des lieux eux-mêmes que rien ne qualifie particulièrement. Ici, l'histoire importe peu sinon celle, personnelle, du regardeur -de la regardeuse- qui s'y superpose jusqu'à s'objectiver dans le choix du sujet à photographier tout autant que dans ce qui se joue et s'enclenche à l'instant où l'œil s'apprête à capter, en l'inscrivant en lui, l'image d'une ville, d'un lac de montagne, d'un visage. Cette attitude devant l'image suppose qu'il n'y ait pas traduction d'un état d'âme, mais animation non langagière de l'émotion éprouvée. La force n'est donc pas dans le regard qui atteint l'image, mais dans l'image elle-même faisant sien celui qui lui fait face.

Dans cet accomplissement du voir où la mémoire est fondamentalement posée comme spatiale, tout se passe comme si les lieux arpentés s'organisaient en paysages mnésiques par le truchement de l'œil qui observe et retient, vient éclairer le monde aveugle du passé et de l'oubli. Et dans le même temps, quelque chose se détache au lieu de se déposer ; la subjectivité n'intercède pas dans l'image de ces paysages, elle prescrit plutôt à l'oubli de recouvrir l'immédiateté de ce que l'œil discerne, certaines photographies venant peut-être figurer, dans le but de s'en déprendre, les lieux liés au passé personnel, lieux aujourd'hui proscrits, interdits, bannis du présent de celle qui y vécut : damnatio memoriae, condamnation de la mémoire qui doit souffrir la perte par l'extinction et l'effacement dans l'image.

Dans son ouvrage Léthé. Art et critique de l'oubli (1997), Harald Weinrich fait état des nombreux traités italiens du Quattrocento qui enseignent comment mettre en œuvre l'art de l'oubli pour éteindre, par l'imagination, les images indésirables que la mémoire a accumulées. Il s'agit de se représenter mentalement, de la façon la plus précise possible, ce que l'on souhaite chasser de son âme et vouer à la disparition, notamment sous l'aspect d'images d'objets tels que "figures de cire, de plâtre, d'argile, de bois ou de pierre et qu'on répartit sous cette forme le long du parcours mnémotechnique" (p.276). Ce premier stade de l'imprégnation, de l'occupation de la mémoire doit alors laisser la place au travail de l'imagination à qui il revient de détruire les "images agissantes" qu'elle a volontairement fait surgir: les figures de cire peuvent ainsi être fondues, celles d'argile brisées, celles de bois ou de pierre jetées dans le vide, et les dessins ou peintures être la proie des flammes ou de l'eau, ou encore mis en lambeaux.

Avec Oublie, oublie, dix-neuf instantanés répartis en trois séquences de temps et de lieux, présentés à Québec et Montréal en 1996, s'acquiert la conviction qu'Anne Immelé a cherché à conférer semblable autorité à la photographie: la médiation des images soumises à la répétition, mais plus encore soumettant le réel à la réduction, agit comme un obscurcissement de la mémoire que l'injonction du titre, dans son redoublement impératif, ne suffirait pas à satisfaire, renvoyant plutôt à l'impossibilité de s'y résoudre.

 Contrepoint de ce travail consacré aux espaces intérieurs et intimistes, de vie et de rencontres, les photographies réalisées à Stuttgart au cours de la résidence de création coordonnée par l'Institut français procèdent d'une confrontation et d'un dialogue engagés avec l'espace public, la dimension privée que possède toute ville n'apparaissant qu'en filigrane. Le territoire urbain n'est pas matière à information, l'exigence que requiert le regard n'est pas de nature documentaire, mais se manifeste dans la construction d'un récit qui toujours consiste à opérer une lecture de la ville à partir d'une approche étrangère à la "neutralité", sourde au "message" et qui s'incarne dans l'effort de partage et d'échange que Rilke a superbement exprimé, vers la fin de sa vie, dans les Strophes pour une musique de fête:

"L'espace gagne à partir de nous et transpose les choses:
  pour que tu réussisses à faire exister un arbre,
  jette de l'espace intérieur autour de lui, de cet espace
  qui réside en toi. Encercle-le de réserve.
  Il ne se délimite pas. Seulement dans la mise en forme
   qui accompagne ton renoncement, il devient réellement
  arbre." (16 juin 1924) »

Michel Griscelli


                                                                                                                  
anne immelé  Bourse du Ceaac 2003
texte de Paul Guérin
 
Découvertes au fil des pages d’un livre* ou sur les cimaises d’une exposition, les photographies d’Anne Immelé manifestent la singularité d’un regard, porté tour à tour sur des paysages, des bâtiments ou des personnes, et, présentées « sans titre » mais intentionnellement rapprochées sur deux pages voisines ou par une faible distance d’accrochage de leurs cadres, elles posent silencieusement la question du lien quelque peu secret instauré ainsi entre elles par-dessus ce qui s’éprouve comme de trop apparentes dissemblances ou ressemblances de leurs contenus.
 
Ces petits ensembles, aux formats rigoureusement identiques, en noir et blanc et, plus récemment, en couleur, confrontent volontiers tantôt un corps cadré de très près et un paysage dont la composition nécessite « naturellement » une plus grande distance, tantôt un lieu désert et un autre peuplé de quelques personnes, ou encore un site en plein air et l’intérieur d’un édifice... Ces oppositions de motifs - sans lesquelles la simple variété de ces images, faites dans l’entourage humain ou quotidien de l’artiste comme lors de résidences de celle-ci à l’étranger, aurait quelque chose d’un album personnel, d’un journal de voyage - n’articulent pas davantage les moments d’une fiction ou d’un événement que la conjonction des deux vues de tas de neige déblayée ne peut être naïvement prise pour l’examen approfondi du même objet ou relever de l’esthétique des « études de matière ».
 
C’est dans la teneur visible et surtout dans les décisions de nature proprement artistique (de prise de vue, de tirage, de choix du papier...) ayant déterminé ces juxtapositions d’images que se laissent entre-voir les traces du regard d’Anne Immelé.
 
L’identité des formats de ces photographies rend tout d’abord sensible une alternance de proximité puis de distance avec le motif, selon la nature de celui-ci, qui semble animer ce regard comme une sorte de discrète respiration. Ensuite, à plusieurs reprises, ces clichés ont retenu l’image d’une accumulation : celle d’un tas d’une substance peu identifiable, dans un dépôt en sous-sol, proche de celle d’une grappe de ballons; celle d’un amas de neige. Le regard d’Anne Immelé a saisi ces accumulations dans un état transitoire: si la neige déblayée après sa chute commence à fondre dans une rue asséchée, sous un ciel plus ensoleillé, les ballons sont-ils les préparatifs ou les restes d’une fête ? Si une image filmique peut laisser pressentir en elle la pression de son hors-champ, ces photographies suggèrent alors ce que l’on pourrait appeler leur hors-instant, particulièrement sensible à la vue de ce personnage étendu dont on ne saura jamais rien du mot ou de la circonstance qui viennent de provoquer l’éclat de rire qu’il cache de sa main. Cette dissimulation du visage par un corps qui laisse voir sa chair nue n’est pas sans rapport avec un trait commun à plusieurs prises de vue dans lesquelles un accès dégagé à la visibilité vient buter sur ce qui mettra un terme au parcours de la vision: c’est le cas pour cette piste de parking souterrain entourée de murs, fermée par une porte close et surplombée de fines clôtures mais aussi pour cette photographie au bord de l’eau où les lignes obliques des collines, des berges de la rivière et du chemin viennent - cette fois plus doucement - conclure le paysage sur l’image d’un homme et d’un enfant.
 
Cette mise en relation d’un paysage avec un personnage trouve une autre modulation significative du regard de l’artiste dans la juxtaposition d’un buste d’une jeune femme, sur la joue de laquelle semble passer une discrète rougeur, avec l’élévation, à la lisière d’une vallée, d’un flanc de montagne auquel est venue s’accrocher une nappe de brume, comme si une fugitive intensité du visible avait transité d’une image à l’autre pour affecter - d’une légère vapeur d’eau et non plus d’un afflux de sang - la physionomie du paysage.
 
Il se dégage ainsi l’hypothèse que l’art d’Anne Immelé ne réside pas dans la culture talentueuse de genres photographiques habituellement distincts mais dans le subtil effacement de leur différence à la surface même du réel. En effet, deux photographies couleur rapprochent encore plus suggestivement le portrait et le paysage. Dans l’une s’impose sur presque tout le champ de l’image la présence d’un enfant, massive comme l’était dans d’autres clichés le relief d’une montagne; son visage est parsemé de taches de rousseur et son regard, pour l’une des rares fois dans l’ensemble des portraits, soutient jusqu’à l’éclipser dans notre esprit celui de la photographe. Dans l’autre, c’est le paysage qui, grâce à son reflet dans une étendue d’eau calme, semble avoir pris à sa charge la production de son image, disputant ce privilège à l’oeil des humains qui n’apparaissent plus que comme de minuscules silhouettes disséminées le long d’un sentier. Le regard d’Anne Immelé s’est alors retiré dans le même mouvement où il s’affirmait par le contenu et la composition de ces images qui ouvrent ainsi accès à une intimité du voir et, pour reprendre la belle formule de Jean-Luc Nancy, donnent à partager « l’incertitude d’une pensée prise dans ce grain et dans ce grisé lumineux d’un papier devenu indiscernablement (...) celui de la photographie et le fond même de notre rétine. »                                                    
 
* Anne Immelé, Jean-Luc Nancy, WIR, Filigranes Editions, 2003
 
Paul Guérin