ATELIER (MOTOCO)
BÂTIMENT 75
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Memento Mori
But the Clouds
Ein See ist immer ganz in der Naehe
L'Agrandisseur
Biennale Photo de Mulhouse

Anne Immelé

Jean-Luc Nancy, L'APPROCHE, à propos de la photographie du Lac Blanc (série des lAcs), 2006

"Le lac sans fond est le regard sans œil, le regard sans vision qui me dévisage en ouvrant devant moi le monde et l’absence de fond du monde : le reflet blanc d’un ciel blanc – le reflet d’un blanc en guise de ciel. La vue se fait non plus vision ni perspective ni orthoptie, mais considération et contemplation : tracement d’un templum pour prise d’augures, observation voire observance des vols d’oiseaux ou de leur absence, des passages ou non de la brume.

La vue se conforme au lieu. La vue en s’approchant se fait proche de ce qu’elle voit car cela se passe au même lieu que la vision même. Ensemble la lumière et la photo se touchent : leur contact même, dans son infime intime différence, leur contact même dans l’imminence suspendue de sa propre touche disjoint le même en deux, entre le monde et moi.

Après le monde et moi, il reste dieu – mais dieu n’est rien que la séparation entre le monde et moi, il est l’avoir-lieu divin du lieu grâce auquel je suis au monde et l’étant en totalité se présente à moi en m’incluant dans sa présence – me retournant ainsi sur moi et contre moi, au rebours de moi.

Photo, instantané : au lieu de moi, le monde.

Car le monde, l’ouvert, le grand espacement, c’est moi, c’est mon extension, ma dilatation, mon éloignement. C’est mon départ et mon arrivée. C’est mon allée-venue, c’est mon approche, c’est ce qui s’approche de moi."

FABIEN RIBERY, "DROUOT, VERS LA DESTRUCTION" A PROPOS DU LIVRE OUBLIE, OUBLIE (2020)

Le temps est suspendu, il y a déjà une atmosphère de ruine ou de guerre, la vie continue, ailleurs, autrement, et encore un peu ici, dans la déglingue et l’obstination.
Anne Immelé entre dans des appartements vides, se heurte à des portes murées, tout est allé vite dans le délitement et la fuite organisée.
Son ouvrage n’est pas un mausolée, mais un témoignage de grande sensibilité sur un quartier en sursis, générateur d’exclusion et de solidarités, de comportements erratiques et de persistance de dignité. Que peut-il rester à qui n’a même plus la preuve de sa ghettoïsation ?
Les barres n’avaient certes rien de joyeux, mais elles étaient là, solides, plantées fièrement en U dans le paysage.
Anne Immelé photographie en nuance de gris béton habitants et lieux, murs défoncés et regards mélancoliques, sweats à capuche et tapis séchant aux balcons, casquettes et vitres brisées, joggings et traces de véhicules brûlés, canapé d’extérieur et braséro, arbres étiques et garages saccagés. .../...
Avec le temps, Drouot la vive est devenue Drouot l’oubliée, et le vivre ensemble s’est amoindri.
Avec le temps, Drouot sera mythifiée ou honnie.
.../...
Mais l’essentiel est invisible, Anne Immelé le sait, la volonté de représentation se confrontant à l’impossible, au dépôt d’histoires, d’impressions, de sensations en chacun, aux regards échangés ou déviés pendant des années, aux nuits de réveil bruissant de rumeurs.
Des tags, des frères complices et fratricides, des trafics, des secrets, des fanfaronnades, et de l’énergie positive malgré les inquiétudes.
.../...
Le titre Oublie Oublie pourrait faire songer à une comptine africaine, c’est un condensé de souffrances tues, d’espoirs déçus, et de promesse d’avenir.

A lire en ligne

FABIEN RIBERY, Andreï Tarkovski, un champ d’énergie (2019)

Invitée à la Fondation Fernet-Branca (Alsace) à créer les conditions d’un dialogue avec les films d’Andreï Tarkovski, la photograhe Anne Immelé a choisi d’exposer, aux côtés du sculpteur Pierre-Yves Freund et du plasticien Dove Allouche, des œuvres dont le champ d’énergie est en résonance profonde avec les questionnements métaphysiques du grand cinéaste russe, notamment sur la place de l’homme dans le cycle de la vie, la menace qu’il fair peser sur la nature, le mal et la beauté comme données ontologiques.
Le temps est ici perceptible très concrètement, à travers des arbres, des visages, des roches, comme si chaque objet du monde se tenait miraculeusement en équilibre entre vulnérabilité et puissance d’apparition.
Anne Immelé s’intéresse à la fois à l’immémorial et au transitoire, à l’exil intérieur et à ce qui relie finement les êtres et le paysage.
A l’occasion de son ouverture, nous avons discuté d’une exposition s’annonçant comme doucement tellurique.

F.R. Vos photographies sont très silencieuses. De quoi procède leur silence ? D’une sorte d’approche muette et stupéfiée de la réalité ? Lorsque vous décidez d’appuyer sur le déclencheur, comment décrire votre état intérieur ?

A.I : Le mutisme de la photographie m’a toujours fasciné. Je n’aime pas les photos bavardes, démonstratives. Je leurs préfère les photographies muettes, mais transmettant une forme de présence au monde, une évidence de présence parfois. Lorsque je déclenche, je vois l’image telle que j’aimerais qu’elle soit.

Interview à lire en ligne

Jean-Luc Nancy, à propos du livre WIR (2013)

« Je dis aujourd’hui : une imminence. Quelque chose va se produire, à chaque page et de page en page. Peut-être rien de spectaculaire, mais une arrivée, un départ. Une venue, une approche, bienvenue ou déconvenue. Je parle à Anne de cette imminence. Elle reprend le mot. Ni elle, ni moi ne relevons sur le moment que Immelé résonne dans ce mot. Imme est un ancien mot allemand pour l’abeille, et d’abord pour l’essaim d’abeille. Son sens est apparenté à celui du « nuage » en même temps qu’y résonne une onomatopée de murmure, le vrombissement de l’essaim. Les nuages, brumes et buées ne sont pas rares dans le livre – et depuis dix ans Anne a beaucoup travaillé les nuages.
Que va-t-il se passer ? un nuage sans doute. Une formation, déformation, transformation de nuages. Un halo autour d’une lampe. Un frisson ou un froissement de l’eau, de la peau, de la neige, du clair-obscur. La tombée ou la levée du jour. Le nuage est l’imminence d’un passage dans la lumière. Le ciel sans nuage n’est que la lumière crue qui tombe sur nous. Le nuage l’accroche, la retient, la module et la façonne. »
Extrait de Jean-Luc Nancy, WIR+10, édition de 10 exemplaires.

Corinne Maury, à propos du livre Les Antichambres (2009)

« Pour la série Les Antichambres, Anne Immelé s’est immergée dans l’espace urbain Rhénan à la croisée de trois pays (France, Allemagne, Suisse). Des murs aseptiques, des sols « planifiés », des parcs vides se manifestent comme des puissances immobiles, suspendues aux devenirs du temps et à de possibles rencontres. Des espaces en construction qui semblent déjà porter les brisures à venir, des logements blottis comme des corps démunis agissent ici comme autant de présences politiques et poétiques, révélant les remous du monde familier, les charges affectives de la matière et son inaltérable mouvement de mémoire. Des visages fixent des lointains et semblent sceller un mouvement méditatif avec un autre côté du monde, débordant d’incertitudes et de possibles. La photographe inquiète nos visions de l’urbanité et questionne l’appropriation, l’habitation par les hommes des projets architecturaux. Ses images circonscrivent des corps de façades à remplir, des passages à arpenter ou à déserter, des lotissements esseulés, des chantiers emplis d’imaginaires, des chemins habités par le pas de l’enfance, des sols émiettés. Chez Anne Immelé, le paysage urbain est le contraire d’une toile de fond muette, enveloppante et rassurante. Ces intranquillités latentes sont autant de forces de connaissances qui invitent à reconsidérer nos ordinaires urbains. »
Corinne Maury, chercheur en esthétique des images, Maître de conférence à l’Université de Toulouse

Texte de Michel Griscelli à propos des photographie de la série WIR (2003)

« Dans les photographies d'Anne Immelé, tout procède à l'inverse de ce plan uniforme sur lequel se détachent les figures, tout est question de vide saisi comme support de blancheur plus que de lumière, révélateur de sites naturels et urbains dans lesquels la présence de l'homme semble être continûment différée, remise à un autre temps, à un autre lieu aussi : celui du portrait (au sens psychologique plus qu'artistique du terme) qui dès lors la fait advenir et s'imposer dans sa proximité avec le paysage qui constitue son pendant, composant ainsi sur le mur des suites d'images alternées, corrélatives, des séquences plutôt que des séries : visages /paysages. Silences. Ailleurs, le corps s'offre très peu à voir, sinon dans un rapport d'échelle et de coloration qui le discrédite, le relègue dans l'ombre, le voile ou bien encore l'absorbe sans qu'il disparaisse tout à fait. L'architecture donne la mesure de l'homme et seule témoigne que le vide alentour est bel et bien habité, occupé. Rien pourtant ne peut ni ne doit bouger, au risque de se rompre, dans ces retraites du monde qu'aucune séduction de la vue ne vient distraire, en proie à l'immobilité des surfaces, des étendues, des parois, des plans d'eau qui ont pour équivalents les plages d'ombre, des réseaux de lignes végétales dont les prolongements vont rejoindre le dessin d'un marquage au sol. (…) »

Michel Griscelli, conseillers aux Arts plastiques, Drac Rhône Alpes. Texte de présentation lors du vernissage de l’exposition « SILENCES » faisant suite à une résidence à l’Institut Culturel Français de Stuttgart.

Jean-Luc Nancy, Lumière étale, in WIR 2003

« Il y a des photographies qui procèdent du choc, d’autres de l’approche et d’autres du recul ou du retrait. Les images d’Anne Immelé sont de l’espèce étale. La capture et l’inscription de la lumière ne s’y font ni au flux montant, ni au flux descendant. Elles s’y produisent à la mer étale, à la mer égale, dans cette égalité des flots où leurs courants contraires se tiennent l’un à l’autre arc-boutés tandis que le sable de la plage cesse d’être remué par les vagues comme par des pelles, et les coquilles d’être traînées et raclées les unes contre les autres dans le broyage imperceptible qui produit le sable lui-même.
Ce qui survient alors, c’est que rien ne survient. Rien, en ce sens précis où l’on dit “ un rien ” : la chose infime qui se distingue simultanément du néant et de l’être. Un suspens, une indécision en effet entre une chose et aucune chose, entre partir et venir. La décision qui consiste à se tenir indécis, à tenir l’intenable vacillation ou bien à supporter l’épreuve de n’incliner ni d’un côté ni de l’autre. (…)
Car il y a de la menace, à tout le moins possible. Ces photographies ne sont pas tranquilles. Elles sont à la fois paisibles et inquiètes. La lumière poudreuse qui monte des choses, de leurs ombres et des espaces entre elles, dépose sur nos yeux moins des aspects que des soupçons, moins des vues que des conjectures, portant des suggestions ou des allusions vers rien de clairement identifiable. Sur un mode singulièrement précis et ténu, bien loin de prétendre reproduire un réel ces photos soulignent leur phénoménalité : elles livrent des apparences (non des apparitions), elles caressent des fumées, des rêveries, des leurres. (…) »

Jean-Luc Nancy, Extrait de Lumière étale, W I R Filigranes édition 2003.